| |
|
|
Légendes & Héros des Terres Balafrées 1/4
Vladawehn
Même après avoir passé 150 ans assis dans les ténèbres
de ce temple en ruines, je ne parviens toujours pas à me souvenir du
nom de mon dieu mort. Autrefois, ce nom s'échappait de mes lèvres
avec félicité, tous les matins, lorsque les premiers rayons du
soleil traversaient les fenêtres du levant et venaient me réveiller.
À présent, mon peuple le surnomme Celui Qui Souffre, parce que
nous ne nous rappelons pas son véritable nom. Sa destruction est telle
que même son nom divin a été effacé. Pas même
le plus loyal de ses prêtres ne parvient à fouiller les tréfonds
de sa mémoire pour découvrir comment nous l'appelions. Mais j'ai
l'impression que tout est de ma faute, j'ai l'impression d'avoir oublié
le nom de mon père. Chaque matin, je me réveille avec le sentiment
que ma tâche est inachevée. Alors je sombre dans le désespoir.
C'est une bien triste chose que d'oublier le nom de son propre dieu.
"Vladawehn ? Tu es toujours là, Vladawehn ?"
Quelqu'un m'appelle, dans les ténèbres. La voix me semble familière.
De la même race que moi, un elfe. Une voix de femme. Et une forme féminine,
chaleur rougeoyante dans l'obscurité.
Je crois que c'est mon épouse. "Avlana ?"
"Vas-tu quitter les ruines de ton puissant temple, aujourd'hui, grand
Titanicide ? N'en as-tu pas assez de bouder dans le noir depuis 150 ans ?"
"Ce temple est aussi splendide qu'autrefois."
"C'est une illusion, Vladawehn. Ton temple est détruit, ce n'est
plus qu'un amas de ruines, comme tout le continent de Termana."
"J'avais oublié."
Avlana esquisse un geste brutal, façonné de chaleur. Même
dans le noir, le mouvement exagéré de sa main m'apparaît
de manière évidente. Elle a fait le même geste lors de sa
dernière visite, ou la fois d'avant. Elle a l'air contrarié.
"As-tu également oublié qu'on nous a abandonnés ?
Tu n'as pas le temps de t'apitoyer sur ton sort, Vladawehn. Tu ne vivras pas
éternellement."
Je n'ai pas envie de vivre éternellement.
"Ta mère aurait pu coudre deux manteaux pendant tout le temps que
tu as passé ici."
"Ma mère est morte."
Avlana capitule. Je discerne la chaleur de son bras lorsqu'elle esquisse un
geste d'abandon. Elle se tourne vers la porte du temple, avance de quelques
pas, puis s'arrête. À l'aide de l'infravision, je la vois prendre
quelque chose qui pend à sa ceinture Elle tient deux sphères d'un
bleu glacé dans ses mains. Elle les fait tomber à terre. En touchant
le sol, elles laissent des traces céruléennes dans les ténèbres.
"Voici ta nourriture."
Avlana patiente, le regard rivé à la porte, adossée à
l'autel sur lequel je suis assis, comme si elle s'attendait à ce que
je dise quelque chose. Comme s'il me restait quoi que ce soit à lui dire,
à elle ou à quiconque, d'ailleurs.
"Au fait, Vladawehn, je couche avec Armiel depuis soixante ans. Nous allons
nous marier."
"Vraiment ? Combien de ces pauvres diables difformes as-tu extorqué
pour lui ? Est-ce que tu te rends dans les villes des humains pour enlever et
troquer leurs bébés ?"
"Au moins, je fais quelque chose pour préserver notre peuple, moi.
Que fais-tu, toi, Titanicide ? Tu attends la mort."
"N'en ai-je pas assez fait ?"
"Tu as détruit un titan, et perdu un dieu. Je réalise aujourd'hui
que mon père avait raison : tu es beaucoup plus doué pour détruire
les choses que pour les vénérer."
Je descends de l'autel comme un ouragan et me dresse sur mes pieds. Je vois
le corps d'Avlana bouillir de chaleur, passer du rouge terne à l'orange
vif de la crainte, tandis que je me précipite vers elle à la vitesse
de l'éclair, dans les ténèbres. Mes phalanges percutent
son front ; elle tombe. Se recroqueville. Dans l'obscurité, Avlana étouffe
un hurlement, qui s'échappe de sa gorge en un gargouillis suffoquant.
Des sillons d'un bleu de glace lui inondent le visage.
"Tu peux me frapper avec force, Vladawehn, peu importe. Ce que j'ai dit
est vrai. Tu as tout détruit, y compris toi-même."
Avlana tourne ses mains vers l'extérieur, les pose sur le sol. Elle
s'assied. Se tient doucement la tête. Sa voix reprend de l'assurance.
Pas de hurlement, juste des sanglots entrecoupés. Je m'agenouille et
tends la main vers son visage. Elle la dévie d'un revers de poignet.
"Je devrais te tuer pour avoir proféré de telles paroles.
Mais tu as raison," murmuré-je. Elle lève les yeux vers moi.
"Cela fait trop longtemps que je suis ici. J'ai perdu beaucoup d'années.
Il est grand temps que je me rachète. Relève-toi, maintenant.
Apporte-moi mes armes et mes bottes."
Avlana se redresse et se dirige vers l'entrée du temple. Elle ouvre
les portes intérieures. Elle atteint les portes extérieures, fait
jouer la clef et les ouvre toutes grandes. J'aperçois le soleil pour
la première fois depuis 150 ans. C'est à mon tour de pleurer,
à présent.
"Tu veux récupérer tes armes, Vladawehn ? Sors des ténèbres
et va donc te les chercher."
Le soleil flotte au-dessus de l'horizon crépusculaire, bas, orange.
Je suis aveuglé par la lumière ; je manque de laisser échapper
le nom de mon dieu, mais je bégaye avec incertitude. Jadis, Termana était
sa terre. Je cligne des yeux et, comme si le temps avait suspendu son cours
pendant 150 ans, la terre de Celui Qui Souffre s'étend devant moi.
1 | 2 | 3 | 4 | » |
|
|