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Le Cycle des Clans 11 : Brujah (premier chapitre)

JEUDI 14 OCTOBRE 1999, 01 : 47
USS APOLLO, ARRIÈRE PORT
Baltimore, Maryland

Il n'acceptera jamais.
Théo marchait sur la jetée et ne se faisait aucune illusion : il allait échouer dans sa mission. Il y avait bien peu de chances de succès, et beaucoup à perdre. Le vent léger soufflant de la branche nord du fleuve Patapsco semblait partager le manque d'enthousiasme de l'archonte. Malgré la relative chaleur de la nuit, le vampire portait son lourd blouson en cuir et son omniprésente casquette de base-ball.
On peut déjà sentir le souffle du Sabbat sur nos nuques, et il faut que j'aille jouer au diplomate, pensa-t-il en agitant la tête.
Le calme régnait sur la zone de l'arrière port. Les musées, les magasins, les restaurants et l'aquarium — autant de pièges à touristes, et ces derniers se couchaient tôt. Cette zone "revitalisée" de la ville faisait la joie et la fierté du prince Garlotte.
Théo ne comprenait pas cela. Cet aspect "pittoresque" finissait toujours par lui donner des haut-le-cœur. Il préférait d'autres parties de Baltimore, bien réelles et loin de tout ce tape à l'œil factice, là où les vrais gens vivaient et mouraient, là où les promoteurs immobiliers des beaux quartiers et leurs sacro-saintes contraintes économiques ne se rendaient jamais. Mais le prince et ses amis financiers si raffinés ne fréquentaient jamais ces lieux, alors pourquoi s'en seraient-ils souciés ? Ils étaient déjà les rois, ils avaient déjà atteint le sommet. Ils obtenaient tout ce qu'ils voulaient — le meilleur — et ne laissaient aux autres que les miettes. Il n'était pas nécessaire que les choses en aillent ainsi. L'argent et le pouvoir étaient comme l'eau — laissés à eux-mêmes, ils s'écoulaient vers la base de la colline. Malheureusement, jamais on ne les laissait libres de se déplacer à leur guise. Un des gars qui tiraient les ficelles, un de ces fils de pute qui en veulent toujours plus, finissait toujours par ériger un barrage sur la pente, et les malheureux connards qui vivaient tout en bas n'avaient plus que leurs yeux pour pleurer.
Le monde avait besoin de quelqu'un pour exploser ces foutus barrages.
Théo, néanmoins, savait qu'il ne calquait pas sa vie sur cette philosophie. Pas toujours en tout cas. En fait, pas la plupart du temps. Ce soir, par exemple, il se sentait devenu un minable domestique. Oui, monsieur. Non, monsieur. Et il enrageait d'autant plus qu'il avait la possibilité de ne pas prendre de gants avec Garlotte. Il pouvait le pousser à voir la situation telle que lui la percevait — ou du moins à accepter de continuer. Mais ce n'était jamais aussi simple. La politique de la fermeté engendrerait encore plus de problèmes ensuite. La mesure : voilà ce qui différenciait une brute d'un archonte.
Peut-être que les brutes ont le meilleur rôle, pensa Théo. Mais il devait agir à présent ; il se poserait des questions plus tard — ou jamais. La brutalité — notion pas tout à fait étrangère aux archontes — ne convenait pas lorsqu'il fallait traiter avec un prince. Surtout un prince Ventrue. Les sangs bleus connaissaient décidément beaucoup trop de monde. Ils possédaient trop d'amis ou du moins trop de larbins en haut lieu. Menacez l'un d'entre eux et il feindrait de céder de peur de prendre un gnon, mais ensuite vous ne tarderiez pas à avoir Interpol aux fesses, ou à voir des bulldozers raser votre refuge suite à une décision de la municipalité, ou encore toutes vos cartes de crédit bloquées. Grave erreur. Donc, mieux valait mettre de l'eau dans son vin.
Comme si j'avais le temps de m'occuper de ça.
Normalement, personne n'aurait dû se soucier de méénager des sensibilités alors que le Sabbat progressait vers la ville, mais malgré ça Théo jouait le jeu.
Il s'arrêta à une centaine de mètres du voilier de Garlotte — ou plutôt son putain de schooner. Une reproduction stérile d'un navire marchand du dix-neuvième siècle. Aux yeux de Théo, elle évoquait un bateau négrier. Le trafic des esclaves avait pris fin depuis plusieurs décennies, et pourtant cette association lui venait toujours à l'esprit à l'instant même où il voyait ce bateau. Il savait que Garlotte prenait plaisir à jouer au seigneur et maître, mais quel prince ne le faisait pas ?
Théo savait de source sûre qu'avant de connaître l'étreinte, le Ventrue n'avait été rien de plus qu'un nobliau fauché du royaume d'Angleterre, et que la non vie lui avait apporté une existence beaucoup plus agréable que celle qu'il avait connue de son vivant. Il n'en était pas moins prince de Baltimore - une fonction qu'il exerçait depuis deux siècles déjà et cela en disait long sur le personnage. Il avait beau compter parmi les plus impulsifs et arrogants fils de pute de cette Terre, mais il avait quelque chose qui jouait en sa faveur. Même s'il ne s'agissait que de la chance.


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